Pourquoi certaines professions restent-elles si largement féminisées ?

Sabine De Bosscher, Université de Lille

En France, plusieurs professions en contact direct avec la pandémie de coronavirus sont fortement féminisées. En première ligne face au virus, à l’hôpital, dans les Ehpad, au domicile des malades, en pharmacie… on peut trouver : infirmier·e·s (87 % de femmes, selon la DARES), aide-soignant·e·s (91 %), agent·e·s d’entretien (70 %), préparateur·trice·s en pharmacie (89 %), pharmacien·ne·s (73 %)… D’autres professions, non médicales mais tout aussi féminisées, sont également confrontées quotidiennement au virus : hôtesses de caisse (79 %), enseignantes (67 %), aides à domicile (97 %)…

Les différences d’insertion professionnelle entre les femmes et les hommes sont décrites depuis longtemps, mais elles sont mises en exergue dans la situation que nous vivons actuellement. Elles prennent le nom de « parois de verre » ou encore de ségrégation horizontale et correspondent à la concentration des femmes dans certains secteurs d’activités.

Celles-ci sont ainsi majoritaires dans les secteurs de l’éducation, de la santé et de l’action sociale (68,8 % de femmes), ainsi que dans celui des services aux particuliers (67,5 %). Précisément les secteurs où la stabilité de l’emploi est la moindre et où les salaires sont les moins élevés.

Elles sont également concentrées dans moins de familles professionnelles que les hommes. Ainsi, en France, 12 des 87 familles professionnelles regroupent plus de la moitié des emplois occupés par des femmes alors que les hommes se répartissent de manière beaucoup plus diversifiée au sein de ces familles. La part des métiers « mixtes » (c’est-à-dire les métiers pour lesquels la proportion de chaque sexe est comprise entre 40 et 60 %) reste faible : 16 % selon le Conseil Economique, Social et Environnemental.

Cette mixité augmente avec le diplôme et est plus importante dans le secteur public. Parmi ces métiers mixtes, on trouve, par exemple, les cadres administratifs et financiers, les cadres de la Fonction publique, les cadres des banques et assurances, les attachés commerciaux, ou les cadres et les professions intellectuelles supérieures et, ce, en lien avec une réussite scolaire des filles plus grande.

Comment expliquer que cette situation perdure, malgré de nombreuses lois (par exemple, loi Roudy, 1983 ; loi Génisson, 2001 ; loi relative à l’égalité salariale de 2006 ; loi sur l’égalité réelle entre les femmes et les hommes de 2014) et dispositifs (défenseur·e des droits, haut conseil à l’égalité femmes-hommes.  voués à la faire évoluer?

Des catégories construites

Pour Maruani (2003), le sexe de celui qui occupe tel ou tel type d’emploi constitue un marqueur durable de la représentation de l’emploi. Du fait de cette division sexuée du travail, une catégorisation en « métier d’homme » et « métier de femme » est construite. Selon Pierre Bourdieu (1998), alors que les métiers d’hommes sont considérés comme de « vrais métiers », ceux des femmes sont évalués moins favorablement et sont perçus comme des métiers où les femmes peuvent exprimer leurs dispositions « naturelles ».

Ainsi, les femmes exercent souvent des professions dont le contenu serait perçu comme prolongeant les activités et le savoir-faire acquis dans la sphère domestique. Pour Vouillot (2014), les femmes seraient, selon ce prisme, perçues comme des candidates idéales pour des emplois exigeant patience, compréhension, calme tandis que les hommes sont censés correspondre aux emplois demandant force physique, agressivité ou autorité.

Selon cette représentation, si les métiers qu’exercent la majorité des femmes ne sont perçus que comme la reproduction de ce qu’elles font dans la sphère personnelle, si on considère implicitement qu’elles n’ont pas besoin de compétences particulières pour exercer ces métiers, cela peut avoir un impact sur la reconnaissance de leurs qualifications. Cette moindre reconnaissance de leurs qualifications peut engendrer une plus faible valorisation des emplois qu’elles occupent et expliquer, in fine, que persistent des différences salariales, héritées des classifications professionnelles qui ont été construites antérieurement.

Des croyances socialement partagées

On touche ici le lien qui existe entre une asymétrie sociale (des insertions professionnelles, des rémunérations différentes…) et une asymétrie cognitive : les informations ne sont pas traitées de la même manière selon qu’elles concernent une femme ou un homme ; les représentations que nous avons des traits de personnalité, des qualités… des individus sont influencées par nos stéréotypes.

Les stéréotypes et leur fonctionnement sont étudiés depuis longtemps par les psychologues. Le terme a été introduit par Walter Lippmann en 1922, pour évoquer des images dans nos têtes, des catégories descriptives simplifiées par lesquelles nous cherchons à situer autrui ou des groupes d’individus. Les stéréotypes se composent ainsi d’un ensemble de croyances à propos des traits censés caractériser les membres d’un groupe social. Ils sont socialement partagés, car véhiculés et entretenus par l’environnement social. Ils influencent nos rapports avec autrui et sont susceptibles de modifier nos jugements à l’égard des membres d’un groupe social. Ils auraient également une fonction idéologique de justification ou de légitimation du statut asymétrique des groupes dans la structure sociale et sont éventuellement intégrés, assimilés par les personnes mêmes qui en subissent les conséquences.

Par ailleurs, le contenu des stéréotypes reposerait sur deux dimensions fondamentales, relativement indépendantes et appelées « Big Two ». Dans le modèle d’Abele, Uchronski, Suitner et Wojeciszke, la première dimension prend le nom de communalité et la seconde d’agentisme.

La communalité serait la tendance d’une personne à entretenir son intégration à une communauté, à établir des relations intimes avec autrui, à faire passer ses besoins individuels au second plan par rapport aux besoins communs et à prendre soin d’autrui.

L’agentisme se manifesterait par la différenciation, le contrôle, l’affirmation du soi. Ce serait la tendance d’une personne à être indépendante, autonome, à maîtriser son environnement, à affirmer, protéger et étendre le soi. Pour ces auteurs, les qualités agentiques (par exemple, l’ambition, l’indépendance, la domination) seraient profitables à l’individu qui les possède, alors que les qualités communales (comme, par exemple, politesse, honnêteté, gentillesse, bonté) le seraient pour les personnes interagissant avec cet individu.

Or, pour Bosak, Sczesny et Eagly, on attribue habituellement plus de qualités communales aux femmes qu’aux hommes, comme le fait de se montrer affectueux/affectueuse et solidaire, et plus de qualités agentiques aux hommes qu’aux femmes, comme se montrer dominant·e et sûr·e de soi.

Par ailleurs, si on se réfère à la théorie des rôles sociaux proposée par Eagly, la division du travail pourrait être la cause fondamentale des stéréotypes de sexe. La participation plus fréquente à la force de travail rémunéré et l’occupation plus importante des rôles de commandement ont engendré l’idée communément admise que les hommes possèdent des caractéristiques agentiques, tout comme les responsabilités domestiques des femmes et le fait qu’elles occupent des rôles d’employées au service des autres ont induit l’idée que les femmes détiennent des caractéristiques communales. On est donc bien dans un cercle vicieux, dans lequel les stéréotypes influencent les choix d’orientation, les recrutements… et, en retour, l’image d’un marché du travail sexué confirme et renforce les stéréotypes de sexe.

Casser le cercle vicieux

Plusieurs pistes pourraient être envisagées et pourraient guider l’action politique :

Est-ce que la crise actuelle et la mise en avant de ces emplois essentiels, mais longtemps occultés, permettront de changer cette dynamique sociale ? Ou est-ce un effet transitoire ? Si les derniers sondages d’opinion ont pu montrer que la quasi-totalité des personnes interrogées a une image très positive des infirmières, est-ce que l’image sexuée du métier le sera moins dans quelques mois ? Est-ce que le Ségur de la santé et la valorisation salariale prévue pourront induire une plus grande mixité dans les choix d’orientation vers les filières de la santé ? Pour l’instant, il est trop tôt pour mesurer des effets, même si la crise actuelle semble avoir renforcé la vocation de certain·e·s jeunes pour ces filières.The Conversation

Sabine De Bosscher, Maître de conférences en psychologie du travail, Université de Lille

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.

Cyrille Godfroy

Éducateur de Jeunes Enfants, Coordinateur Petite Enfance d'une collectivité

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